Article de presse

Polars: les coups de coeur de l’été par l’Express

Article de l’Express du 24 juin 2017 par  Eric Libiot, Delphine Peras, Marianne Payot et Agnès Laurent

A la veille des vacances, L’Express brosse le portrait de quelques écrivains de polars bons à mettre dans les valises. Il y a en pour tous les goûts.

Paula Hawkins, la voyageuse

On l’appelle « la fille du train », titre de son méga-best-seller, avec 20 millions d’exemplaires vendus dans le monde depuis 2015. Un jackpot qui ne lui a pas tourné la tête: « Je me suis juste acheté un appartement plus grand à Londres, je n’ai pas changé mes habitudes », confie la Britannique de 44 ans, de passage à Paris pour son nouveau roman.  

 

Dans Au fond de l’eau, pas de train(s) en vedette cette fois, plutôt une rivière « étrange », « un serpent lisse et sinueux » qui traverse le village de Beckford, dans le nord de l’Angleterre, où plusieurs femmes s’y sont noyées mystérieusement. Rebelote en ce mois d’août 2015: on vient de repêcher le corps sans vie de Nel Abbott, 39 ans, photographe connue de tous, et qui projetait précisément d’écrire un livre sur ces disparues. Meurtre ou suicide? Si Paula Hawkins renoue avec une narration chorale, elle fait intervenir beaucoup plus de personnages (une douzaine!) et prend le risque d’égarer son lecteur.

La romancière excelle pourtant à aborder les thèmes de la sororité, de l’adolescence. Et du sexisme. « Oui, je suis féministe. Je persiste à penser que les hommes disposent d’une liberté supérieure à la nôtre. » Celle de sévir en toute impunité, par exemple…

 

 

James Lee Burke, le romantique

C’est un écrivain qui a enchaîné les boulots, histoire de se frotter au réel et à la dureté des temps, comme beaucoup de ses collègues l’ont fait -Jim Thompson, le plus grand, notamment. C’est aussi un romantique comme le sont souvent les polardeux -Chandler et sa vision désabusée du monde, Goodis en version noire, Crumley en mode alcoolisé. C’est aussi un homme. James Lee Burke, 80 ans, est le dernier des géants à continuer d’aligner les phrases et les maux pour raconter les hommes, leurs péchés et leur désir de rédemption. En 1986, il donne naissance à Dave Robicheaux dans La Pluie de néon, flic et ancien alcoolique, hanté par les fantômes de son enfance, devenu son héros récurrent et celui qui éclaire les ombres putrides de la Louisiane, « son » Etat.

James Lee Burke a la plume baladeuse, qui se plaît, parfois se complaît, à raconter la flore locale (ses fleurs et ses poisons, comme autant de métaphores) et, en une fulgurance poétique, déterre les fantômes d’un pays bouffé par le racisme et la corruption (Dans la brume électrique avec les morts confédérés). Avec La Nuit la plus longue, James Lee Burke a écrit un roman essentiel, policier et politique, sur les conséquences de l’ouragan Katrina.

Dans La Fête des fous, son dernier roman paru en France, il retrouve un autre de ses héros, Hackberry Holland, shérif à la frontière mexicaine, hanté, lui, pas son passé lors de la guerre de Corée. Vous avez dit frontière mexicaine? Certes. Mais si James Lee Burke peint la vie des clandestins et la politique américaine (avant Trump), c’est encore et toujours les racines du mal qu’il explore à travers l’enquête que mène Holland pour mettre la main sur un homme recherché à la fois par le FBI et les cartels. Un polar choral ample et romanesque, dont l’intrigue importe moins (elle se perd un peu) que la description des comportements des hommes confrontés à leurs propres démons.

Si James Lee Burke est un romantique, c’est aussi un moraliste. Creuser toujours au plus profond de la noirceur, du crime et de la violence permet à cet auteur à la foi chevillé à la ceinture, de toujours croire non pas forcément à la bonté mais à l’expiation des fautes. Chez Burke, le mal sommeille toujours quelque part. Le bien, lui, est souvent armé d’un flingue. Les larmes des uns enterrent les morts, et les sourires des autres célèbrent les vivants. Sans que l’on sache forcément qui est qui. Et s’il était aussi un peu philosophe, James Lee Burke?

 

Andrea Camilleri, le sicilien moraliste

Ses yeux ne sont plus là, la canne l’aide à marcher mais, à 91 ans, Andrea Camilleri a la verve saillante. Le père du commissaire Montalbano raconte avec plaisir comment ses polars l’ont obligé à travailler le récit, quand ses « romans romans » historiques avançaient au fil de la plume.

Camilleri n’aime pas son héros, un Sicilien « vaniteux », mais il fait avec, puisque le succès de la série lui permet de continuer à écrire. C’est sans doute une légère coquetterie d’auteur, mais elle sied à cet homme qui sait manier l’ironie. Il y a du Molière chez cet ancien homme de théâtre qui mit en scène Le Misanthrope et Le Bourgeois gentilhomme.

Les enquêtes de Montalbano sont des comédies humaines qui griffent les petits arrangements de chacun avec la morale. Le tout servi avec des poivrons farcis. Une voix dans l’ombre n’échappe pas à la règle, qui confronte Montalbano à la Mafia et aux hommes politiques locaux.

 

M. C. Beaton, la vieille dame indigne

Ne jamais s’arrête d’écrire: tel est le secret de cette très prolifique romancière, née à Glasgow, en 1936, libraire, journaliste, puis auteure d’une foultitude de fictions policières, sentimentales ou historiques. Mais c’est avec les enquêtes d’Agatha Raisin, 27 épisodes écoulés à 15 millions d’exemplaires, que Marion Chesney Gibbons, de son vrai nom, s’est fait connaître du public français.

Après quatre tomes, les suivants étaient très attendus. En voici deux: on y retrouve son anti-héroïne, ex-femme d’affaires londonienne de 53 ans en retraite anticipée, dans un pimpant village des Cotswolds, toujours aussi caustique. Sous le charme de son nouveau voisin, cette « casse-couilles » continue pourtant à jurer, à cloper, à s’arsouiller au gin et à lire assidûment Agatha Christie. De quoi l’inciter à piétiner les plates-bandes de la police locale.

« Son prénom est d’abord un clin d’oeil à la tante Agatha de P. G. Wodehouse, nous a précisé l’énergique M. C. Beaton lors du dernier festival Quais du polar, à Lyon. De même que Miss Marple n’est pas son modèle, mais plutôt l’antipathique et très populaire Rebecca Sharp de La Foire aux vanités, le roman de William Thackeray. Les gens lisent surtout les polars pendant les époques troublées, afin de se changer les idées. » Mission accomplie grâce à sa lady très incorrecte politiquement, aux prises avec des intrigues pleines d’humour et de suspens.

 

Claude Izner, soeurs fidèles

Elles auraient pu s’appeler L au carré, mais elles ont opté pour Claude Izner comme prénom et nom de plume. Elles, ce sont Liliane (77 ans) et Laurence (66 ans) Korb, deux soeurs fidèles, bouquinistes de leur état, parisiennes de souche et de coeur. Voilà des décennies qu’elles dégainent à quatre mains: à leur actif une vingtaine de romans pour la jeunesse, signés Liliane Korb et Laurence Lefèvre, et, sous pseudo, une quinzaine de policiers historiques, dont la fameuse série à succès, Les Enquêtes de Victor Legris.

Legris, un bouillonnant libraire de la rue des Saints-Pères, qui se trouve mêlé à une ribambelle d’affaires criminelles dans le Paris de la fin du XIXe siècle. Cette fois-ci, en cette année 1921, c’est à Londres, dans sa librairie de Charing Cross Road, que l’on aperçoit le sieur Legris. L’occasion surtout de retrouver le jeune et sympathique pianiste américain Jeremy Nelson, le nouveau héros du duo, présenté dans Le Pas du renard (10/18). Toujours à la recherche de ses origines, ce passionné de jazz est soudain confronté au triple meurtre de gens du music-hall.

Mais, plus que l’énigme elle-même, c’est la reconstitution zélée du Paris de l’époque, celui du IXe arrondissement, riche en cabarets et autres lieux de plaisir, qui fait le sel de La Femme au serpent. Pas un spectacle, pas un événement, pas un fait divers de 1921 ne manque à l’appel.

 

Trevanian, le mort inconnu

De Trevanian on ne sait pas grand-chose, tant il a fui les médias. Quelques bribes, comme son vrai nom, Rodney William Whitaker; son métier, professeur en communication (à moins que ce ne soit en cinéma?); sa nationalité, américaine. Même le lieu de sa mort, en 2005, à 74 ans, fait l’objet de versions divergentes: l’Angleterre? le Pays basque? Peu importe, il a laissé derrière lui une oeuvre singulière bien que réduite. Il excelle à s’attaquer à un genre littéraire pour mieux le déconstruire, à installer une atmosphère pour mieux emporter ailleurs son lecteur.

Ainsi, dans The Main, paru en 1976 et sorti en poche le 1er juin, l’histoire est policière, mais elle est surtout prétexte à suivre Claude LaPointe, flic blessé dans une balade urbaine et désenchantée dans le Montréal des années 1970, au coeur du quartier interlope de la Main.

De livre en livre, Trevanian saute de l’espionnage au policier, s’autorise un détour par le western, ne se refusant pas la parodie. Son chef-d’oeuvre reste Shibumi (des millions d’exemplaires vendus), où le récit de la vie d’un assassin d’exception réfugié au Pays basque est l’occasion de dénoncer les travers de l’Amérique. Les éditions Gallmeister s’emploient à faire (re)découvrir les romans de Trevanian au public français. On ne les en remerciera jamais assez.

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